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L'enterrement

Le vent glacial glisse sa main baladeuse dans le col des manteaux, gifle fermement les joues. Le chemin de graviers blanchis par le gel crissent sous les semelles. Une chape grise masque l'horizon.

Une petite dizaine d'âmes se serre les mains, s'embrasse en évoquant le climat si rude en ce mois de mars, tape du pied vigoureusement, secoue les épaules en soufflant dans les paumes. Le mort est donc attendu avec impatience. Il arrive escorté par quatre serviteurs en costume sombre.

On suit le convoi, les yeux mouillés par le chagrin. Et le froid.

La mère du défunt, en marche forcée derrière la boîte, rumine le mauvais esprit de son fils. S'il n'avait pas renié si fermement son éducation catholique, il serait en ce moment même remercié pour ces bons et loyaux services dans l'Église du village ; Un édifice certes rustique mais dont la ferveur des croyants, les bonnes paroles du maître et la largeur des murs, protègent du vent.
La sœur du défunt à qui l'on a confié la mission de conter la vie de son frère, écourte les souvenirs d'enfance dont la véracité est soumise à trop d'aléas, abrège l'adolescence par respect dû aux morts, résume en quelques phrases l'âge des grandes décisions : le mariage, l'enfant, l'achat de la maison, le licenciement, un nouveau contrat signé quelques semaines avant l'annonce de la maladie.
L'exposé bâclé est régulièrement interrompu par les raclements de gorge que la veuve ne peut contenir. Le chirurgien estimait une espérance de vie jusqu'à l'été. On est loin du compte.

On observe le quarantenaire taciturne, fils du défunt, collé au flanc chaud et gras de sa mère affaiblie. Rasséréné à l'idée de retrouver le soir même, le confort et la chaleur de son appartement en ville. Avec deux jours de congé supplémentaires accordés à la perte d'un parent.

Le gérant du bar venu accompagner un client de moins, regrette d'avoir fermé son commerce aux habitués, plus esseulés encore en dessous de quinze degrés.

Les plus faibles, du fait de leur âge ou de leur mauvaise santé psychique, envient le défunt de n'être plus ; De n'être plus sujet aux variations de température. 

Le cercueil glisse à destination de son trou noir quand un rayon de soleil irradie le laiton des poignées. L'assistance plisse les yeux face à l'éclat, ainsi, quelques larmes coulent en souvenir du disparu.

La sensation de chaleur s'installe dans les chairs vivantes. On n'ose exulter en de telles circonstances mais on sort discrètement le menton du col. L'impatience se transforme en torpeur, jusqu'au comblement du trou.

Les arbres épargnés par les bourrasques reprennent un peu de dignité. L'horizon gagne en distance. L'hiver se termine.

Le rassemblement s'éloigne du champ de bataille d'un pas lent. Certains lèvent le visage vers le ciel, un ciel auquel on peut enfin croire.

Parce que cette éclaircie sera provisoire, on s'attarde à la sortie du cimetière.

On parle du défunt à qui l'on trouve quantité de qualités humaines.

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