#

L'armure ou la mésaventure d'un petit être humain qui courait vite

Il est né dans un chou bien farci, issu d'une terre fertile, sous un climat tempéré favorable à l'émergence d'heureux petits êtres humains.
Comme la vie n'est pas un programme qui se suit à la lettre, dès les premières années de son existence, le petit être humain endura blizzard, cagnard, tarissement et débordement. Il était cependant protégé par les longs bras d'arbres à l'air solide, ou solidaire.
À l'âge des premiers regards, le petit être humain compara son allure à celle des autres de sa condition : sur leurs épaules du linge de lin ou du cuir souple ; sur les siennes des plaques de métal.
Bien sûr, il enviait ces êtres légers. Mais il préférait porter lourd que de sentir les pointes lui piquer les côtes à travers les mailles. Il s'habitua très vite au bruit de casserole qui le suivait comme une ombre.
De savoir que d'autres, issus de terres arides n'étaient nullement protégés par des armures démesurées, n'atténuait en rien son mal être grandissant : Il partageait avec l'ensemble de l'humanité un fort sentiment de solitude.
Il s'éloigna de ses arbres pour s'allonger aux pieds d'un spécialiste qui, à coup de « mmmm » et de « à votre avis que signifie ce rêve ? » lui donna les outils nécessaires au démantèlement et à la reconstruction d'une nouvelle armure. Plus près du corps, moins bruyante, recouverte d'une nuance de bleu, par dessus le rouge criard. Il fit le choix d'éléments assez épais et de fixations solides, préférant encore la précaution au vif risque d'exister pleinement.
Par un hasard heureux, il rencontra les bonnes personnes au bon moment, prit en main de fructueuses lectures et d'utiles obstacles à franchir. Il participa au bourdonnement de la frétillante foule, rencontra l'amour au grand air avec de grands « Ah !!! », enfin et surtout, mit au monde d'inédits petits êtres humains, à ses yeux si distincts des autres petits êtres humains.
C'était si bon qu'il allait de l'avant, le poids de l'armure lui donnait de l'élan.  Il dévalait en roue libre. Il dépassait le peloton mais enviait les échappés. Il attendait de la reconnaissance mais ne l'obtenait jamais à la mesure des efforts fournis. Il venait réclamer son résidu de récompense, à bout de course, en bout de piste.
Il s'insurgeait à haute voix contre ses semblables gênant sa course à baguenauder ainsi aux abords de leurs existences.
Occasionnellement, une pierre d'achoppement lui faisait perdre l'équilibre jusqu'à la chute. Comme son armure était épaisse et bien fixée, il se relevait sans mal. Et trébuchait encore. Des cabosses et des rayures gâchaient un peu l'éclat du métal. Des foudres rouges réapparurent. Un bruit de casserole le ramena à ses souvenirs de tout petit être humain.
Dans les temps morts de ses nuits blanches, sifflait une voix gelée qui le prévenait d'un danger. Il vissa des plaques rembourrées d'ouates sur ses tempes .
Le sifflement s’intensifiait. Il courut plus vite.
En milieu de vie, il perçut la première craquelure au niveau du thorax. D'autres apparurent sur le ventre, le front, les jambes, les épaules, puis s'étendirent à chaque recoin. Il consulta de nouveaux spécialistes de l'armure, plus jeunes, plus à la page de la spécialité, qui à coup de « faites vous confiance » et de, « avez-vous pensé au yoga ? » lui fournirent la matière nécessaire au colmatage. Il utilisa quantité de glue, des plus conventionnelles aux plus expérimentales. Les tubes s’amoncelèrent au pied de son lit.
Les craquelures devinrent des fissures.
C'était si bon et la pente si franche qu'il lui était impossible de s'arrêter, malgré son cœur malmené, ses muscles cramés, ses entrailles tiraillées.
Un jour, devant un train à l'arrêt, le petit être humain fut littéralement enseveli par un effarant « crac ». L'armure désagrégée. Un amas de ferraille à ses pieds. Ses jambes, son torse, sa nuque et ses certitudes n'étant plus maintenues, il tomba.
Depuis, il se relève.
Aussi, pour éviter de nouvelles craquelures, cabosses et autres fissures, il devra courir moins vite que les autres.
Ça tombe bien, il y a tant de belles choses à vivre à marche lente.

  Voir cet article au format PDF Imprimer cet article