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Rien ne serait plus jamais comme avant

Il accoste sa femme du regard en disant, « je te passe ta mère, je n'entends rien de ce que tu me racontes ».
La mère lève les yeux au ciel, dépose la plante sur la commode, prend énergiquement le téléphone des mains de son mari, « alors? ».
Le fil entre la prise et le téléphone se tend.
Le père tapote sur son appareil auditif, un sifflement aigu agace l'atmosphère. En un geste vif et bref, sa femme lui intime l'ordre de s'éloigner.
Il retire l'appareil de son oreille, le pose sur le guéridon. Engoncé dans un fauteuil plié à son ennui, de la pointe de l'espadrille, il plisse les poils longs du tapis, dans un sens, puis dans un autre.
« Bon... » dit la mère d'une voix étouffée. Le père lève un regard interrogateur à sa femme qui l'ignore. « Et qu'est-ce qui l'en dit ? » prononce lentement la mère en baissant la tête, le regard attaché aux rainures du parquet.
Le père penché, chuchote, « qu'est-ce qu'il y a ? ». Elle pivote pour lui tourner le dos. « Tu devrais en parler à Béatrice, peut-être qu'elle ... ».
Le chat s'étire en baillant puis reprend sa position en boule sur le coussin.
La mère extirpe une enveloppe d'un tas de courrier, la considère sans la lire, la pose sur le coin de la commode, retire un stylo de sa poche et gribouille.
Le père se déplie lentement. De quelques pas lents, il se dirige au centre de la pièce, s’assoit sur une chaise, pose ses coudes sur la table. Avec l'ongle du pouce droit, il suit les lignes des losanges dessinées sur la toile cirée.
« Tu viens quand même dimanche ? Tes cousins seront là, ça te changera les idées », assène la mère.
Le chat s'étire de nouveau, il fait un pont de tout son corps chaud, quitte le fauteuil pour sauter sur la table, s'installe à proximité de la main de son maître qui le caresse entre les deux oreilles, distraitement.
« Je ne suis pas sûre... si tu en parlais dimanche, rien ne serait plus jamais comme avant... ils te regarderont comme celle qui a .... non, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, mais... ça gène tout le monde, après, on ne sait pas si on doit t'en parler ou pas ... ». La mère se tourne du côté de la fenêtre. Le fil du téléphone menace de se rompre. Elle regarde au loin, le toit des immeubles, le ciel plein au-dessus, un oiseau à l'envol. Elle inspire à pleins poumons. Elle regarde son mari, son corps efflanqué, courbé au-dessus de la table, « t'inquiète pas pour ça, je vais m'en occuper ». Elle tourne l'enveloppe et reprend son griffonnage.
Le chat lèche son pelage roux, du même élan, du même lissage râpeux, sur le devant puis l'arrière de la pâte, élan interrompu par un petit coup de dents entre les coussinets.
« Bon, comme tu voudras », souffle la mère.
Sur l'enveloppe, s'alignent des traits verticaux, horizontaux, obliques, des courbes, des ronds, des ronds inachevés, des lettres, des mots, « cancer sein récidive », qu'elle souligne trois fois.

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