La peau sur les eaux

Dans un bateau gonflable bleu et jaune, une jeune femme rame. Elle parcourt une piscine de huit mètres sur quatre protégée de l’extérieur par une baie vitrée.
Dans le jardin, aux abords de ce rectangle bleu, une statue déboulonnée cache sa menue poitrine avec une main, son entrecuisse avec l’autre, un pigeon s’apprête à becqueter son crâne tombé quelques mètres plus loin dans un massif de fleurs.
Dans la piscine, la jeune femme rame et rit, le bateau gonflable tangue, les bretelles de son maillot de bain glissent de ses épaules, ses joues rondes rougissent de joie.
Elle rit, d'un coup de rame, « clap » elle s'éclabousse le visage. Le pigeon sautille, les rebords de la piscine débordent de l'eau secouée.
La jeune femme s'arrête de ramer et de rire, elle s'étire. La tête en arrière, les yeux fermés, les jambes en dehors du bateau, les larges cuisses ouvertes, elle fredonne... le bateau dérive ... heurte lentement les bords de la piscine, au ralenti…

Un homme, grand, maigre, se tient debout derrière la baie vitrée. Derrière lui, cinq filles maigres attendent en file indienne.
L’homme tape trois coups sur la vitre. La jeune femme se redresse vivement, agite ses bras et ses jambes, se contorsionne pour s'extraire du bateau gonflable. Elle nage jusqu'au rebord, s’appuie sur les avants bras pour sortir de la piscine. Elle se dirige vers l’homme en courant, l’eau tombe de son corps en petites flaques à ses pieds, ses longs cheveux collent à ses joues, une mèche se loge entre ses deux lèvres charnues.
Elle tire sur la poignée de la porte de la baie vitrée qui vibre mais ne s’ouvre pas, elle gueule, "merde ! ", elle tape en criant, "foutez le camp !!! je n’en peux plus, laissez-moi tranquille !!!”. Le corps raide et hérissé, elle répète “foutez le camp !!!” L’homme crie à son tour, “laissez-moi vous aider, je crois que vous ne vous rendez pas compte de la situation … vous ne pouvez pas continuer à vivre comme ça !”. Elle lui répond, goguenarde, “tout va bien merci !”
L’homme sort un papier de sa poche et le plaque contre la vitre, “alors signez une décharge et je vous laisse tranquille !” Il lit très fort pour se faire entendre, “Je soussignée madame Henriette Dum, abandonner l’expérimentation “élixir minceur”, je déclare ne pas avoir suivi la prescription initiale et être seule responsable du résultat négatif, je déclare ne plus adhérer au principe de la “minceur pour tous, et cetera, et cetera !”
La jeune femme écoute, hésite... Elle lève le bras, montre la paume de sa main et dit, “attendez-moi”. Elle revient avec une clef, ouvre la baie vitrée. L’homme lui tend le document, elle le lit attentivement, des gouttes d’eau de piscine parcourent les sillons de sa peau, se décrochent des courbes, mouillent la feuille par pointillage.
L’homme sort une fiole de sa poche, désigne les filles qui l’accompagnent et susurre “regardez, avec une pulvérisation par jour, en six mois elles sont passées du quarante-quatre au trente-six, regardez comme elles sont bien dans leur peau maintenant”. D’un même geste, les cinq filles blanches sourient, un bras devant la poitrine, les cuisses serrées l’une contre l’autre, la tête penchée sur le côté. Leurs hauts talons crissent sur le gravier du petit chemin qui sépare la piscine d'un carré d’herbe verte.
La jeune femme lâche sa lecture pour examiner le groupe, lâche “pauvres filles …”.
L’homme reprend, “mais vous ne pouvez pas vous contenter de vivre comme ça… avec ce programme l’obésité a diminué de plus de quarante pour cent en France, étude scientifique à l’appui… savez-vous ce que coûte les obèses au système de santé ?”
Elle éructe “mais je ne demande rien à personne !”
Lui “et quel exemple pensez-vous donner à la jeunesse ?” Il s'adresse aux filles aux filles maigres an désignant la jeune femme“hein ? c’est pas beau à voir ça ?”
La jeune femme se jette sur l’homme qui trébuche dans le massif de fleurs, la tête de la statue destabilisée se penche sur le côté, fixe son regard aussi gris que mort sur l’homme. Les filles maigres crient dans les aiguës, elles gigotent sans effleurer l’air.
L’homme se débat, la jeune femme s’acharne, tente de le gifler, il retient ses bras, elle s’allonge sur lui, elle est lourde, elle respire fort dans le cou de sa proie, il sent les seins, le ventre, les cuisses, la fraîcheur de l’eau de piscine, instantannément, la chaleur de la chair blanche. Elle le chevauche, relève le buste, digne, sa longue chevelure dégouline encore sur ses épaules et dans son dos. Elle devine s’élargir et se durcir le sexe de l’homme entre ses cuisses serrées.

Les filles maigres se sont tues. Le robot nettoyeur de la piscine s’est déclenché.

Elle le regarde fixement, sourit un peu, ouvre la bouche, elle va parler... D’un seul geste il récupère la fiole, l'asperge plusieurs fois.
Elle est en rage, elle hurle, appel un certain Robert. Un chien débarque pour mordiller les mollets des filles maigres qui déguerpissent, leurs talons hauts ripent sur le chemin de gravier.
La jeune femme enserre l’homme avec ses cuisses, lui mordille l’épaule, elle répète, “mon salaud, mon beau salaud, mon magnifique salaud…”. Lui semble réciter “vous faites un transfert... c’est courant entre un thérapeute et sa patiente, laissez-moi vous aider ». Elle pose sa tête sur le torse de l’homme “quel salaud tu fais !” elle pleure et rit à gorge déployée.
Le chien s’approche et lèche le mélange de larmes et d’élixir sur les joues de sa maîtresse, elle le caresse d’une main, « bon chien, bon chien ».

Quelques minutes passent, le chien se couche contre le flanc du couple, la jeune femme est hilare, l’homme soudainement très détendu, son corps n’est plus le même, son visage parle autrement.
Les cinq filles reviennent en file indienne avec quatre garçons surarmés en première ligne. L’un d’entre eux vaporise l’air avec un aérosol. Le chien renifle, éternue plusieurs fois, s’éloigne tête et queue basse en couinant.
Un garçon surarmé s’accroupit près de l’homme, lui met une tablette numérique devant les yeux, lance une application qui récite, « à quelle étape avez-vous échoué ? Reprenez le process du début, c’est votre dernière chance », l’homme ne bouge pas, « Reprenez le process du début, c’est votre dernière chance », l'homme regarde le ciel, longtemps, « reprenez le process du début, c’est votre dernière chance. Un. Deux. Trois. Relevez-vous, vous faites honte à la profession », l'homme ferme les yeux. Le garçon surarmé fait signe aux autres de passer à l'action.
La jeune femme se redresse vivement, elle accourt, attrape et cale sous son bras la tête de la statue, elle est un rugbyman qui sort de la mêlée pour se jeter, tête la première, dans la piscine. L'eau éclabousse les chaussures des garçons surarmés sidérés et le visage de l'homme qui semble s'éveiller d'un infâme et profond sommeil.

Elle nage d’un seul bras avec hâte, monte sur le bateau gonflable bleu et jaune, rame de toutes ses forces, hurle à la tête de la statue qui lui fait face, hurle à quiconque, « combien de calories ? combien de calories j'ai perdu là ?”

à Henriette du M

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