#

Le frigo est plein

Le frigo est plein. Avec les promotions, elle s'en tire bien pour ce mois. Si la voiture ne lâche pas et si les garçons s'arrêtent de grandir, ça passe jusqu'à la rentrée. Elle a même acheté les cadeaux en avance pour Noël.

Ça va mieux depuis qu'elle a un CDI pour s'occuper de Madame Bertignas sur vingt-quatre heures par semaine, avec au moins un week-end par mois. C'est une personne âgée, une dame pas très embêtante avec ses petites habitudes et ses principes, c'est tout. Une fois qu'on a compris, ça se passe bien.

Elle cuisine le poisson le vendredi à midi sans ajouter de la matière grasse, comme elle l'avait fait la première fois et que Madame Bertignas avait été malade. Elle passe le chiffon sur les étagères sans toucher aux bibelots qui viennent des quatre coins du monde et qu'on ne peut pas remplacer d'un coup de baguette magique. Elle redonne un coup sur les vitres parce qu’il reste des traces avec le soleil de midi.

Après le petit déjeuner, elle accompagne Madame Bertignas pour les courses. Elle lui prend le bras pour descendre des trottoirs. Elle tient le parapluie quand il pleut. Elle refuse la monnaie que Madame Bertignas lui met dans la main à la fin du marché, « pour les enfants », en refermant sa main dessus. Elle refuse plusieurs fois, c'est de toute façon interdit par le contrat.

Elle se souvient très bien du jour de l'élection de François Hollande, Madame Bertignas avait allumé la télévision et l'a appelée comme si quelque chose de grave était arrivé. Elle était dans la cuisine, elle a tout lâché pour la rejoindre dans le salon. Et madame Bertigas a dit que ce n'était pas grave si le dîner avait pris du retard, elle se contenterait d'un yaourt et d'une tranche de jambon.

Madame Bertignas s'énerve souvent pour des petites choses, par exemple, elle lui reproche de ne pas respecter la bonne puissance de l'aspirateur pour son tapis d'orient ou d’abîmer son parquet avec ses chaussures.

Madame Bertignas s'énerve contre les gens qui manquent de respect, surtout les vendeuses maquillées comme des prostituées qui marmonnent au lieu de parler normalement. Et ce n'est pas contre elle, parce que elle, elle est marocaine ce n'est pas pareil, mais les algériennes, c'est les pires.

Elle n'écoute pas vraiment quand elle repasse. Le plus long c'est les robes avec des volants. Vous en repassez un que ça en froisse un autre. Et elle sent son épaule chauffer, le médecin lui a dit qu'elle ne pourrait bientôt plus faire des gestes répétitifs et qu'il faudra trouver un autre métier. Elle ne voit pas ce qu'elle pourrait faire d'autre.

Après les robes, elle fait les chemises du fils de Madame Bertignas, environ six par semaines.

Ça faisait longtemps qu'elle n'avait pas repassé des chemises d'homme.

Le frigo est plein.

  Voir cet article au format PDF Imprimer cet article