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Catégorie : Brèves perceptions

La rencontre

C'est bien moi qu'il a regardé. Avant de reprendre sa lecture. Sa chevelure grise désordonnée couvrait sa nuque. Ses épaules semblaient attendre une accolade. Il dégageait une odeur de chair chaude à la banane mûre. Je râpai mon regard sur son dos immobile calé au dossier du banc, en contre-jour. Jusqu'au dépliement soudain de son corps maigre et long. Sous mes yeux, en quelques secondes, il fut mangé par l'horrible bouche que forme une masse de promeneurs alanguis.

Le lendemain, assis sur le même banc, il observait fiévreusement les cuisses des joggeuses qui passaient devant nous.

Le jour suivant, je le vis arriver de loin. Il trottinait. Ses jambes blanches flottaient dans un short de plage multicolore. Il passa devant moi, très près. Trois inspirations pour une expiration. Je l'aperçus ensuite aux abords de la roseraie, plié en deux, les mains sur les côtes.

Le dimanche suivant, nos regards se croisèrent de nouveau. Je ne m'étais pas trompée. Il était bien l'homme coupable d'une telle chance, celle d'afficher l'aisance à première vue. Il baissa les yeux le premier, pour reprendre sa lecture. Nos regards auraient pu se lier de nouveau, si une horde d'enfant avec des gilets fluo sur le dos ne s'était agglutinée devant moi. J'aurais tant aimé trouver la bonne attitude pour attirer son attention. L'orage fit mieux. Il brassa les branches des arbres et les bras des gens en quête d'un parapluie logé au fond du sac. L'homme long aux cheveux gris assis sur le banc attendit l'éclaircie, jusqu'à l'évaporation de la pluie, en petites bouffées. En vainqueur, il se cambra en levant les bras. Je découvris la finesse de ses mains, la force de ses poignets. Je ne sais plus comment, en m'étirant probablement, j'ai frôlé sa chevelure. Il s'est vivement redressé, m'a regardé longuement. Je tentai de feindre l'innocence en m'astreignant au dépiautage d'une branche qui traînait par terre.

Il ne revint pas. J'ai vu le banc recouvert de feuilles, puis de neige. J'ai vu passer toute l'humanité, du plus reluisant au plus décati. S'en était terminé pour moi de l'instant présent. L'attente changeait le rythme des palpitations du temps... à l'attendre. Une longue silhouette à la tête grisonnante pouvait me faire battre le cœur, mais dans chaque regard croisé manquait l'éclat du sien. J'en perdis l'appétit, ce qui désola les enfants.

J'étais allongée par terre quand l'homme long aux cheveux gris réapparut, entre deux clignements de mes yeux alourdis par la chaleur de l'été revenue. Je me levai pour m'approcher de lui. Il semblait fatigué. Il baissa la tête en fermant les yeux. Je caressai ses cheveux pour saisir sa nuque. Il sursauta, s'écarta et regarda autour de lui. Un groupe de jeunes gens riait. Soudainement arrachée de notre étreinte, je tenais dans mes bras les barreaux de mon enclos. Des poignées de cacahuètes rebondirent sur mon crâne. Deux vigiles vinrent rappeler aux visiteurs l'interdiction de nourrir les animaux.

J'ai vu dans le regard de l'homme long aux cheveux gris, toute son aisance et toute ma honte.